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Le nouvel éclairage de Notre-Dame de Paris poursuit-il avec des moyens modernes la mystique de la lumière des architectes gothiques ou introduit-il le XXIe siècle dans la cathédrale ?

« Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l'on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où qui je suis m'apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant ». Pourquoi ces mots de l’écrivain surréaliste André Breton sont-ils les premiers qui me soient venus à l’esprit en découvrant la nef restaurée de Notre-Dame de Paris ? L’enthousiasme à la vue d’une telle prouesse se le disputait, en moi, à la réserve devant un espace si clair. Où étaient passées ses ombres bienfaisantes, propices aux retraites intérieures et aux germinations silencieuses ? C’était un effet de la pierre, à laquelle on avait redonné sa blondeur d’origine, mais c’était surtout l'effet du nouveau dispositif lumineux. La mode est, aujourd’hui, à un éclairage qui souligne le moindre membre architectural et traque les ombres réfractaires, comme s’il s’agissait de parfaire avec des moyens modernes l’idéal des bâtisseurs gothiques. On invoque souvent la mystique de la lumière néo-platonicienne de Denys l’Aréopagite qui les aurait inspirés, pour le justifier. Mais si c’était plutôt une manière de faire « entrer le XXIe siècle à Notre-Dame », comme le souhaitait le président de la République ?

 

La mystique de la lumière inspire l’architecture chrétienne depuis l’origine. La lumière est à la racine même du mot Dieu, dérivant de l’indo-européen Deiwos, qui signifie lumière du jour. « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12), dit Jésus dans l’évangile de Jean. Imprégnés de platonisme, les pères de l’Église filèrent la métaphore. « Le Père est lumière, le Fils est lumière et le Saint-Esprit est lumière. Ouvre tes fenêtres afin que la splendeur de la grande lumière pénètre en toi », écrit saint Ambroise de Milan au IVe siècle. Les basiliques paléochrétiennes, percées de nombreuses baies, incarnaient parfaitement cette pensée. En évidant les murs et en substituant aux mosaïques des verrières polychromes, les bâtisseurs gothiques ne faisaient que renouer avec elle, par-delà l’époque romane, où le voûtement en plein cintre obscurcissait les églises.

 

Leur architecture, cependant, n’avait rien de diaphane. La lumière artificielle n’était que pour mieux souligner certains temps et lieux de la liturgie, à commencer par l’autel, où le Christ était réellement présent dans l’eucharistie. Et il suffit de se rendre dans la cathédrale de Troyes, où l’éclairage originel a mieux été respecté, pour comprendre des effets recherchés à travers les verrières. Bien qu’elle compte parmi les premières églises, avec la basilique Saint-Denis, à avoir un triforium ajouré, il y règne une semi-pénombre traversée de visions fugitives, qui évoquent ces mots de saint Bernard : « Lorsque, l’espace d’un instant fugitif, et avec la rapidité de l’éclair, un rayon de soleil divin est entrevu par l’âme en extase, cette âme tire je ne sais d’où des représentations imaginaires d’objets terrestres qui correspondent aux communications reçues du ciel : ces images viennent en quelque sorte envelopper d’une ombre protectrice l’éclat prodigieux de la vérité apparue ».

 

Au début du XIIe siècle, quand Suger faisait inscrire à l’entrée de la basilique Saint-Denis ces vers paraphrasant Denys l’Aréopagite : « Ce qui rayonne ici au-dedans, la porte dorée vous l’annonce. Ainsi par la beauté sensible, l’âme alourdie s’élève à la vraie beauté, et de la terre où elle était engloutie, elle ressuscite au ciel en voyant la lumière de ses splendeurs », saint Bernard veillait à mesurer la lumière dans ses églises. Si Dieu était lumière et si tout homme avait vocation à y participer, en vertu de la pensée du même Denys, il n’y avait pas pire illusion que celle consistant à faire croire qu’il pourrait l’atteindre immédiatement et par ses propres moyens : non seulement l’illumination était une grâce, mais elle empruntait des médiations sans lesquelles les fidèles en seraient frustrés, non pas du fait que Dieu la leur refuserait, mais que leurs insuffisances les empêcheraient d’en être comblés.

 

De nombreux prélats partageaient cette pensée, à commencer par l’archevêque de Sens, Henri Sanglier. Dans sa cathédrale, l’obscurité régnait dans les fausses tribunes. Les voûtains des voûtes sexpartites empêchaient la lumière de se répandre de part et d’autre des baies hautes. A Notre-Dame de Paris, le choeur lumineux se détachait sur un fond de pénombre. C’est seulement au XVIIIe siècle que les chanoines firent enlever des verrières historiées pour mieux l’éclairer. « Qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux “hauts en couleur” qui faisaient hésiter l’œil émerveillé de nos pères entre la rose du grand portail et les ogives de l’abside ? Et que dirait un sous-chantre du seizième siècle, en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques ont barbouillé leur cathédrale ? », demandait Victor Hugo. « Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s’enfuirait ».

 

La luminosité et la transparence maximales sont, en réalité, un idéal classique plaqué sur l’architecture gothique. Il traduit le passage d’un monde où le visible est un reflet de l’invisible et où l’homme participe à des réalités qui le dépassent à un monde qui existe en soi et pour soi, parfaitement intelligible par la raison humaine et où l’homme peut être transparent à lui-même. Karl Friedrich Schinkel le reprit en Allemagne, au XIXe siècle, puis Paul Scheerbart et Bruno Taut, dans leur architecture de verre, au début du XXe siècle, et enfin le Bauhaus, dont le manifeste était illustré par la cathédrale de cristal ou « cathédrale du socialisme » de Lyonel Feininger. Tous visaient à faire advenir la Jérusalem céleste sur la terre par des moyens purement humains et à créer un homme nouveau, délivré de ses pesanteurs et de ses opacités. Après l’émigration des principaux membres du Bauhaus aux Etats-Unis, à la fin des années 1930, c’est dans les gratte-ciels en métal, béton et verre, que cet idéal trouva sa meilleure traduction.

 

Il faut toutefois se souvenir de la souffrance exprimée par la première commanditaire d’une maison de verre construite par Ludwig Mies Van der Rohe, alors qu’elle était soumise à une transparence totale. Les hommes astreints, aujourd’hui, aux diktats de transparence des réseaux sociaux et obligés de travailler dans un open space pourraient en témoigner aussi, mis à nu toute la journée au nom d’une rationalité qui ne sert que ceux qui la maîtrisent. La force des bâtisseurs gothiques fut de prendre les hommes tels qu’ils étaient, avec leurs ombres et leurs opacités, pour les mener à une transfiguration, comme le Christ l’avait fait. Et ne serait-il pas temps d’admettre, surtout au sein de l’Eglise, que la raison humaine ne pourra jamais coïncider entièrement avec la raison divine et que seul l’amour divin pourra l’éclairer, car lui seul fut en mesure d’assumer sa part d’ombre sans y succomber ?

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