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A Saint-Brendan d'Ardfert, où la pierre et le vent marin colportent l'épopée d'un des saints les plus populaires d'Occident

  • Pauline de Préval
  • 11 févr.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 févr.


Cathédrale saint-brendan d'Ardfert

Échouée au milieu d’herbes séchées par le sel et de pierres tombales rongées par la mousse et les lichens, ses portails romans n’accueillent plus que le soleil, la pluie, la lune et les étoiles. Sa nef est ouverte à tous les vents et ses lancettes n'ont plus pour vitrail que le ciel changeant. Saint-Brendan d'Ardfert fut incendiée lors de la rébellion irlandaise de 1641, puis transformée en église protestante par les Anglais avant d'être livrée aux éléments. Il suffit pourtant que l’océan gronde au loin et que le vent colporte la rumeur d’un ailleurs désiré pour que sa nef répercute l’écho de l’épopée d’un des saints les plus populaires d’Occident.



La Navigation de Saint Brendan semble avoir été écrite par un barde irlandais. Elle raconte le périple d’un Ulysse chrétien parti, pendant sept ans, sur l’Atlantique, en quête de la « terre de promission des saints ». Chef-d’oeuvre du merveilleux réaliste de la fin du VIIIe siècle, elle inspira tous ceux qui, de Dante à Christophe Colomb, voulurent retrouver sur terre le paradis originel.


Saint Brendan naquit en 484 entre plaines et mer, landes et côtes déchiquetées, à Ciarraighe Luachra, dans le comté de Kerry. Baptisé près d’Ardfert, il fut élevé par une sainte et un saint, puis ordonné prêtre en 512. A l’emplacement actuel de la cathédrale, il fonda un monastère, puis comme si ce désert de pierre ne lui suffisait pas, il s’élança sur celui de la mer. Les moines irlandais étaient volontiers pèlerins depuis que saint Patrick était venu les évangéliser en partant d’Angleterre. La mer était à leurs yeux un lieu d'ascèse autant que de salut. Ils s'y embarquaient comme les condamnés à mort qu'on confiait aux vents et aux courants dans l'attente du jugement divin. Si l’on ajoute à cela qu’un abbé assura à saint Brendan qu’il avait vu le paradis terrestre en naviguant, non pas à l’est, où on le situait habituellement, mais à l’ouest, sur une île de l’Atlantique, on comprendra qu’il n’ait pas hésité à s’embarquer sur un coracle en bois couvert de peaux de bœufs avec ses compagnons.


Navigation de saint Brendan - Université de Heidelberg, Cod. Pa. germe. 60
Navigation de saint Brendan - Université de Heidelberg, Cod. Pa. germe. 60

Les neuf cercles qu’ils décrivent dans leur exploration inspirèrent à Dante la structure de la Divine comédie. On peut les suivre sur une île où la seule eau qu’ils trouvent pour étancher leur soif procure le sommeil. Sur une autre, un chien les guide vers un château où toutes sortes de richesses et de mets apparaissent devant eux. Gare, cependant, à qui en userait au-delà du nécessaire : quand l’enchantement cesse, au bout de trois jours, un moine périt d’avoir voulu emporter un objet d’argent en dépit des avertissements de saint Brendan. Quand vient l’heure de célébrer la Cène, un ange leur désigne une île avec un agneau gros comme un bœuf. Puis un monstre mystérieux, le Jasonicus, leur offre son dos pour célébrer Pâques. Qui sait si cet animal ambivalent, qui s'apparente fort à une baleine et fait des apparitions récurrentes au cours de leur périple, n’est pas un ancêtre de Moby Dick ?


Guillaume le Clerc - Bestiaire divin - BNF
Guillaume le Clerc - Bestiaire divin - BNF

Saint Brendan et ses compagnons rencontrent d’autres monstres : serpents, griffons et dragons, dont ils triomphent par leur prudence et leur prière. Ils abordent une île couverte de fleurs et d’arbres où les oiseaux parlent et chantent les psaumes. Ils rencontrent des moines ayant trouvé le secret de la jeunesse éternelle et sont nourris de noix pleines de suc blanc qui flottent sur l’océan. Saint Brendan ressuscite un géant qui les remorque jusqu'à ce qu'une tempête leur signifie que Dieu ne veut pas les voir atteindre le paradis à si peu de frais.


Ils se confient alors à nouveau au vent, mais dans cette quête mystique autant que géographique, Dieu ne les abandonne pas à leur sort : un oiseau dépose aux pieds de saint Brendan une grappe de raisins pourpres. Ils découvrent une eau si claire qu’ils peuvent voir toutes les espèces de poissons qui y nagent. Toutes ne sont pas rassurantes, mais sur l'ordre du saint, elles se rassemblent pour louer Dieu. Sur des eaux gelées, une église de cristal leur apparaît si haute qu’elle se perd dans les nuées. A l’intérieur, un calice et une patène les attendent. 


Plus loin, des volcans fument dans la mer comme des démons. Judas, perché sur un rocher battu par les vagues, leur explique que Jésus lui a donné de s’y réfugier tous les dimanches et jours de fête pour échapper aux peines de l’enfer. Enfin, un ermite nourri par une loutre et une fontaine leur prophétise qu’ils célèbreront à nouveau Pâques sur le dos du Jasonicus et qu'ils séjourneront, pendant quarante jours, sur la terre de promission des saints.



Saint Brendan par Jack Butler Yeats,  frère du poète William Butler Yeats
Saint Brendan par Jack Butler Yeats, frère du poète William Butler Yeats

« Pendant quarante jours, ils allèrent droit devant eux. Le quarante et unième, ils entrèrent dans une obscurité si grande que l’un ne pouvait voir l’autre. Et l’ange dit à saint Brendan :

« Sais-tu ce qu’est cette nuit ?

— Ange de Dieu, dit saint Brendan, je ne sais pas.

— Elle interdit l’abord de cette terre que vous cherchez à tous ceux qui ne sont point guidés par le souffle de Dieu. » 

Après bien des heures, l’ombre s’éclaircit, puis se dissipa ; ils voguèrent au milieu d’une grande lumière couleur d’aurore. Devant eux était le Paradis. Ils virent un grand mur qui montait jusqu’aux nues et qui courait, sans créneaux, tours ni embrasures, d’un bout de l’horizon à l’autre. Il ne montrait aucun joint, il semblait lisse et resplendissait comme neige au soleil. Nul n’en eût pu dire la matière, sauf Dieu qui en avait été l’ouvrier. Des chrysolithes, des topazes, des émeraudes, des béryls, des jacinthes bordaient en bel ordre sa crête qui étincelait de feux variés.

« Ange de Dieu, dit saint Brendan, le vénérable abbé Barintus ne m’avait point parlé d’une semblable merveille.

— C’est qu’il ne l’a point vue, dit l’ange. Et bien peu la voient, quand ils abordent ici. Telle est la justice de Dieu : il n’y a qu’un seul Paradis pour tous, mais chacun voit le Paradis qu’il mérite. »

Ils prirent terre devant la porte. Des dragons enflammés la gardaient. Au-dessus de l’entrée, un glaive pendait, la pointe en bas, si affilé qu’il eût percé le diamant le plus dur. L’ange apaisa les dragons, et ils se couchèrent humblement sur le sable ; il prit le glaive, il l’écarta. Plus rien ne faisait obstacle : ils s’avancèrent dans le séjour de gloire.

Grands bois, rivières, prés fleuris s’étendent de tous côtés. Les bois sont pleins d’oiseaux, les rivières de beaux poissons, les prés d’animaux exempts de péchés ; des daims jouent avec des loups, une lionne allaite un agneau. Un doux air souffle, plein de parfums. Le clair soleil luit sans que jamais un nuage le voile.

Les frères vont et viennent dans les herbages, tout émerveillés. Les pommiers sont couverts de fleurs comme en avril et de fruits comme en septembre. Ils cueillent des pommes, ils boivent aux fontaines. Ils n’ont désir qu’aussitôt ils ne puissent satisfaire. Ils errent ainsi pendant quarante jours sans avoir faim, ni soif, ni sommeil. Et ils arrivent au pied d’une petite colline couverte de cyprès, sur le bord d’un grand fleuve.

Ils y montent. De là ils découvrent une contrée plus miraculeuse encore ; tout y est pur et rayonnant ; ils entendent les chants et les mélodies des anges qui jouent de la harpe dans les bosquets, et cette musique est si suave qu’ils en éprouvent une grande souffrance. Car la nature humaine est infirme et souffre de trop de joie.

Alors, l’ange leur dit : « Brendan, tu vois devant toi le Paradis, que tu as prié Dieu de te montrer. C’est là que résident plus de cent mille saints, que Dieu admet dans sa gloire ; c’est là que tu résideras un jour. Mais retournons. Je ne te mènerai pas plus avant, car la contemplation de Dieu brûlerait tes yeux et la trop grande béatitude ferait éclater ton cœur. »


Chapiteau de Saint-Brendan d'Ardfert
Chapiteau de Saint-Brendan d'Ardfert

Ainsi s’achève la Navigation de saint Brendan, récit de voyage le plus célèbre du moyen âge. Christophe Colomb y chercha des indications précises pour aborder le paradis terrestre, qui figurait alors sur toutes les cartes. Sans doute fut-il le dernier à l'espérer : après avoir bouclé le tour du monde et constaté qu’il n’y avait ni climat idéal, ni d'hommes sans péché, ses successeurs comprirent qu’il ne fallait pas chercher le paradis sur terre. L’époque des grands explorateurs fut d’ailleurs celle des grands mystiques : Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, qui cherchèrent le paradis à l'intérieur d'eux-mêmes. 


Alors, quelles terres, si ce n'est le paradis, aborda saint Brendan ? Certains crurent y reconnaître l’Islande et les îles Feroe, Terre Neuve, les îles Canaries et la Terre de Feu, ce qui ferait de lui le premier découvreur de l’Amérique et un des voyageurs les plus intrépides de l'histoire. Personnellement, je retiens surtout de son épopée les dernières paroles de l’ange, d'où qu'il les ait prononcées : chacun verra le paradis à mesure de l’espace intérieur qu’il lui aura ménagé.


Ceux qui veulent poursuivre le voyage sur les traces de saint Brendan peuvent se rendre à la cathédrale de Clonfert, dans le comté de Galway, où se trouvent sa pierre tombale et de magnifiques sculptures du XIIe siècle.


Cathédrale Saint-Brendan de Clonfert
Cathédrale Saint-Brendan de Clonfert

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