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« Un miracle français »

 

Entretien avec Romaric Sangars

R.S. - Où étiez-vous le soir du 15 avril 2019 et comment avez-vous vécu ce drame ?
 
P.de P. - Je traversais le pont du Carrousel vers 19h00, quand j’ai vu un nuage de fumée s’élever de la cathédrale. C’est ensuite depuis l’île Saint-Louis que j’ai assisté à la chute de sa flèche. J’ai alors été partagée entre incrédulité et sentiment d’avoir devant moi une image au symbolisme puissant. Comment ne pas voir dans la croix ardente qui s’élevait, cette nuit-là, à l’orée de la Semaine Sainte, au cœur de la capitale, un signe de la Passion dans laquelle étaient entrées bien des cathédrales ? Dans une optique chrétienne, cependant, toute mort appelle une résurrection, et j’ai été saisie par l’émotion que je voyais s’exprimer autour de moi. On se croyait revenu au « temps des cathédrales », quand toutes les composantes d’une société se mobilisaient pour contribuer à une œuvre qui les unissait et les transcendait. « Nous sommes un peuple de bâtisseurs », disait un anonyme. Et s’il revenait à d’autres de restaurer Notre-Dame de Paris, je me devais de mieux la donner à aimer, avec ses sœurs.

R.S. - Comment définiriez-vous le « miracle gothique » et ce qui le distingue du « miracle grec » ?
 
Nous pourrions parler de « miracle gothique » comme Ernest Renan le fit de « miracle grec » : il y a dans cette architecture « une chose qui n’a existé qu’une fois, qui ne s’était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l’effet durera éternellement ». Nous pourrions même parler de « miracle français », car c’est en France qu’elle est apparue, avant de se répandre ailleurs en Europe. Seule architecture originale qui soit apparue depuis l’architecture grecque, elle forme avec elle un contraste absolu. Quand cette dernière se voulait, par la mesure et l’horizontalité de ses lignes, l’expression d’une forme éternelle, l’architecture gothique, articulait ses membres, les ajourait et les tendait jusqu’à l’extrême limite de leurs possibilités matérielles pour traduire un mouvement ascensionnel.
 
R.S. - Comment l’expliquer ?
 
P.de P. - Il y a derrière elle une grande pensée, qui a trouvé des moyens technologiques nouveaux pour s’exprimer et a bénéficié du soutien politique des rois capétiens et du climat de croissance économique qu’ils ont su créer. A la fin du XIIe siècle, les prélats issus de la réforme grégorienne voulaient éduquer les fidèles et les prêtres et rendre plus visible la présence divine. Face aux Albigeois, qui niaient qu’un être aussi pur que Dieu ait pu se commettre dans la chair, ils voulaient réaffirmer le mystère de l’incarnation. Maurice de Sully, qui lança le chantier de Notre-Dame de Paris, était l’auteur d’un traité sur le canon de la messe. Son successeur, Eudes de Sully, sans lien de parenté avec lui, promouvait l’élévation de l’hostie. Les écoles de théologie parisiennes ont eu une influence déterminante sur le concile de Latran IV qui posa le dogme de la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Les cathédrales élancées et translucides qui s’élevaient dans les villes étaient à l’image du corps de gloire du Christ auquel il était donné à chacun de communier.
 
R.S. - L’art des cathédrales a inspiré de manière déterminante des artistes d’autres disciplines et d’autres temps comme Proust, Stravinsky, Rilke ou Monet. N’est-il pas comme au fondement de tout l’art européen ?
 
P.de P. - Pendant des siècles, la musique, la peinture, la sculpture et les mystères, qui sont les ancêtres de notre théâtre, sont sortis des cathédrales. Le culte et la culture étaient intimement liés, et la liturgie était un art total. Le plus grand, puisqu’au cours de la célébration eucharistique, c’était le Christ qui officiait à travers les mains du prêtre. C’est ce qui fit dire à Marcel Proust : « une représentation de Wagner à Bayreuth est peu de chose auprès de la célébration de la grand’messe dans la cathédrale de Chartres. »
 
R.S. - Notre-Dame de Paris, expliquez-vous, a revêtu depuis longtemps le statut de « cathédrale nationale ». Pouvez-vous nous rappeler pourquoi, et quelles furent les étapes qui lui valurent un tel statut ?
 
P.de P. - Lors de sa construction, à la fin du XIIe siècle, Notre-Dame de Paris occupait une position centrale dans le royaume, mais elle devait rivaliser avec Notre-Dame de Reims, la cathédrale des sacres, et la basilique Saint-Denis, qui servait de nécropole royale. La Guerre de Cent Ans en fit un creuset de la conscience nationale. Quand Charles VI était fou et les Anglais sur le point de franchir la Loire, on y pria pour le salut du royaume. Les Anglais y organisèrent le sacre d’Henry VI, en 1431, pour contrer celui de Charles VII à Reims, et en réponse, ce dernier y fit chanter un « Te Deum », lors de sa reprise de la ville, en 1437. En 1455, c’est à Notre-Dame de Paris qu’eut lieu le procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc. A partir du XVIe siècle, elle se spécialisa dans les funérailles des grands serviteurs de l’État, mais c’est surtout Louis XIII qui en fit « la paroisse de l’État ». Le vœu qu’il fit, en 1637, de se confier, avec son royaume et ses sujets, à Dieu par l’intermédiaire de Marie, fut commémoré tous les ans, le 15 août, dans la cathédrale, en présence des grands corps de l’État. Depuis le début de son règne jusqu’à la fin de celui de Louis XVI, 250 « Te Deum » y retentirent pour rendre grâce des événements heureux du royaume. En 1722, on y célébra même la fin de la peste à Marseille. Quand Louis XVI en fit le point zéro à partir duquel seraient mesurées les distances du pays, elle était devenue la « cathédrale de la Nation ».
 
R.S. - La Révolution, dites-vous, n’a fait que parachever cette évolution.
 
P.de P. - Tous les gouvernements révolutionnaires ont cherché à capter son aura. Des « Te Deum » y furent chantés à chaque étape de la « régénération nationale » : pour la prise de la Bastille, l’abolition des privilèges… Après la mort de Louis XVI, on la vandalisa. On la profana. On y célébra le culte de la Raison. Puis on la laissa tomber en ruines. Mais Napoléon, comprenant qu’elle portait à la fois la mémoire de l’Ancien Régime et de la Révolution, la choisit pour cadre de son sacre, en 1804. C’est alors, que tel le phénix, elle renaquit de ses cendres. Victor Hugo la laïcisa, et Viollet-le-Duc paracheva son entreprise en la restaurant conformément à une image revisitée du Moyen Âge. De Gaulle fut le dernier, en 1944, à y légitimer son pouvoir. Mais des obsèques de présidents y furent toujours organisées, même au plus fort des débats sur la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Aujourd'hui, c’est toujours en son sein que les Français viennent se recueillir dès qu’ils ressentent le besoin d’un supplément d’âme.

R.S. - Qu’est-ce que la fréquentation des cathédrales peut apporter à l’homme et la femme du XXIe siècle ?

P.de P. - Les cathédrales ont donné visage à la somme de nos souvenirs et de nos espérances. Dans un monde en mutation accélérée, elles nous rattachent à notre passé et à notre avenir. Charles Péguy voyait en elles « un réservoir sans fin pour les âges nouveaux » et Auguste Rodin « notre âme en ce qu’elle a de meilleur ». Personnellement, ce sont elles qui m’ont convaincue, quand tout semblait le démentir autour d’elles, que nous n’étions pas que des atomes assemblés par hasard, voués à consommer avant d’être consommés par les vers. C’est en cherchant à savoir ce que signifiaient le sourire de l’ange de Reims, l’attitude effarouchée de la Vierge de Simone Martini à Sienne ou les silhouettes effilées par l’attente des prophètes du portail royal de Chartres que je me suis éveillée à la vie spirituelle, et je ne cesse d’y puiser des richesses infinies. Cela, chacun peut le ressentir, comme en témoigne l’élan qui a suivi l’incendie de Notre-Dame de Paris et le travail de ceux qui l’ont restaurée.

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