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« Chaque cathédrale vibre de la présence de ceux qui y ont prié »
Entretien avec Jérôme Cordelier

J.C. - D’où vient votre sensibilité aux cathédrales ?

P. de P.- Depuis l’enfance, je suis fascinée par ces vaisseaux de pierre qui ont traversé les siècles pour nous parler de ce qui est au-delà : de poèmes, de mystères et de légendes. Alors même que je n’avais pas la foi et que je ne trouvais pas dans l’Eglise telle qu’elle était de quoi nourrir mes aspirations spirituelles, j’y ai toujours senti une présence qui me faisait signe à travers chaque pierre. Les silhouettes effilées par l’attente des statues-colonnes de Notre-Dame de Chartres ou Saint-Julien du Mans, les yeux éblouis des gisants de la basilique Saint-Denis, l’Annonciation de Simone Martini, à Sienne, ou le Christ Pantocrator qui déploie l’espace et le temps, dans la cathédrale de Monreale, en Sicile, ont joué un rôle majeur dans ma vie spirituelle. Aujourd’hui, je dirais que les cathédrales m’ont préparée à faire la rencontre qui allait transfigurer ma vie.

J.C. - Les cathédrales sont de grands livres illustrés…

P. de P.- Jusqu’à la fin du Moyen Âge, les chrétiens vivaient dans l’idée que le monde est un grand livre écrit par le doigt de Dieu et que chaque créature a quelque chose à dire sur lui et sur nous-mêmes, puisque nous avons été faits à son image.

J.C. - On y trouve, notamment, une faune extraordinaire…

P. de P.- A l’époque romane, les animaux étaient un miroir des passions humaines à domestiquer. A Saint-Lazare d’Autun, par leurs contorsions, leurs hybridations et leur prolifération monstrueuse, ils semblent dire : « Tant que vous n’aurez pas rétabli l’harmonie et la paix en vous, elles ne pourront régner autour de vous ». A l’époque gothique, les cathédrales étaient des bestiaires à ciel ouverts. Il n’est pas jusqu’à l’escargot qui n’ait été jugé digne d’y figurer en raison des traces que Dieu y avait déposées. A Notre-Dame de Lausanne, il symbolise la résurrection au même titre que le lion, le cerf ou le paon : ne s’enferme-t-il pas l’hiver dans sa coquille en se fabriquant un opercule en calcaire qu’il brise au printemps pour en sortir, comme le Christ de son tombeau ?

J.C. - Pourquoi autant de détails architecturaux ?

P. de P.- Par la variété ordonnée de leurs créatures, les cathédrales reflètent la sagesse et la munificence du Créateur. C’est ce que dit Hugues de Saint-Victor et que ressent encore Victor Hugo en louant la puissance et la fécondité des cathédrales qui semblent avoir dérobé le double caractère de la création divine : la variété et l’éternité. Les imagiers ont laissé libre cours à leur imagination pour l’illustrer. À Notre-Dame de Chartres, dans les voussures de la Création du portail nord, on sent le même amour dans la sculpture des poissons, des oiseaux et des quadrupèdes que Dieu en éprouva à leur insuffler la vie, dans le livre de la Genèse. Ces oeuvres incitent à embrasser le monde dans l’amour qui l’a créé et à révéler sa gloire en poursuivant le geste du Créateur.

J.C. - Les cathédrales sont-elles avant tout des mausolées des saints ?

P. de P.- Au moyen âge, on n’entrait pas une cathédrale pour admirer la beauté de son architecture, mais pour rendre visite aux saints, et les saints, c’était d’abord les reliques. Elles étaient la plus grande richesse de l'Église, avant même l’or et l’argent. Pour obtenir les reliques de la Passion du Christ, Saint Louis a versé près de six fois le prix de la Sainte-Chapelle. Le rayonnement des reliquaires était un signe de rayonnement spirituel : on croyait que l’esprit divin qui animait les saints était toujours agissant après leur mort et on voulait en bénéficier. Mais les cathédrales étaient d’abord le lieu de la présence du Christ. Pendant des siècles, elles ont été conçues comme une représentation de son corps, de celui de la Vierge qui l’avait contenu et de l’homme qui avait été fait à son image. A l’époque gothique, elles étaient de véritables corps de gloire, avec leurs verrières incandescentes.

J.C. - On a une image grise de ces bâtiments. Mais à l’origine, la plupart était coloré. Pourquoi ?

P. de P.- A l’époque paléochrétienne et romane, en effet, les cathédrales étaient couvertes de fresques ou de mosaïques, à l’intérieur. A l’époque gothique, les couleurs se sont répandues sur les façades. Non seulement elles favorisaient la lisibilité du décor, mais elles introduisaient dans un espace transfiguré. Pour Suger, elles contribuaient à donner un avant-goût du ciel. Visitant Notre-Dame de Paris et la Sainte-Chapelle, Jean de Jandun, au XVe siècle, disait avoir été « ravi au ciel, dans une des meilleures chambres du paradis ». Et pour saint Bernard lui-même, qui proscrivait les couleurs dans les églises destinées aux moines, elles pouvaient encourager le commun des fidèles sur la voie spirituelle. La blancheur semble aujourd’hui l’avoir emporté dans les églises, mais le succès populaire des sons et lumières devrait faire réfléchir à la permanence du besoin que ressentent la plupart des hommes des parures de la matière pour aller à l’immatériel.

J.C. - Pourquoi certaines cathédrales sont-elles pourvues d’un labyrinthe ?

P. de P.- On dit volontiers qu’ils servaient de substitut au pèlerinage à Jérusalem, mais cette interprétation est assez tardive, puisqu’elle ne date que du XIXe siècle. Selon des documents des XIIe et XIVe siècles, ils auraient servi de scène à des danses de Pâques : les doyens des prêtres les parcouraient, le dimanche, d’un pas rythmé, et une fois arrivés au centre, ils lançaient aux fidèles qui tournaient autour d’eux une pelote jaune, qui symbolisait la lumière de la résurrection. Les labyrinthes faisaient référence à celui du roi Minos, en Crète. Le Christ était assimilé à Thésée, qui tua le Minotaure-Satan et en délivra les hommes promis à la mort. Ceci dit, l’une et l’autre interprétations ne sont pas incompatibles, Jérusalem étant la ville de la Passion du Christ. Il faut noter que les labyrinthes d’églises sont universaux, c’est à dire que nul ne peut s’y perdre. Il doit parcourir toutes sortes de méandres, mais s’il persévère, il arrive toujours au centre, car il a choisi de suivre le Christ.

 

J.C. - Que signifie l'expression "attendre 107 ans" ?

 

P. de P.- Cette expression n’est née sur le chantier de Notre-Dame de Paris et désigne le nombre d’années nécessaires à son achèvement. En réalité, c’est de 160 ans qu’il faudrait parler, car la cathédrale, commencée en 1160, n’a pris la forme que nous lui connaissons qu’en 1320, avec la reprise des arcs-boutants et la constructions des dernières chapelles du choeur. La plupart des architectes de l’époque gothiques savaient qu’ils ne verraient pas leur cathédrale achevée, mais le sont-elles jamais ? Au-delà de Notre-Dame de Paris, on fête, cette année, les mille ans de la crypte de Notre-Dame de Chartres, alors que son bas-côté et son transept nord sont sous les bâches. Sur de tels chantiers, les échafaudages ne disparaissent pas : ils ne font que changer de place. Mais c’est par-là qu’ils font signe vers une réalité qui nous dépasse.  

J.C. - Quel style de cathédrale vous plaît le plus ?

P. de P.- Le paléochrétien et le byzantin, illustrés à Porec, en Croatie, et à Monreale, en Sicile, donnent une image radieuse de la gloire à laquelle nous sommes appelés. J’aime également la plénitude des volumes et la pureté des lignes romanes. A Maguelone, Arles, le Puy ou Angoulême, ils traduisent la présence d’un Dieu qui assume si bien la matière qu’il la transfigure de l’intérieur, tout en conservant son mystère. Le gothique, comme à Paris, Reims ou Amiens, explicite cette présence, avec son peuple d’anges et de saints. Ce sont les styles les plus propices, à mes yeux, à la prière, mais tous me tiennent à coeur en tant que témoignages de la rencontre de ceux qui m’ont précédée avec « celui qui est le même hier, aujourd’hui et à jamais » : le classique de Versailles et La Rochelle, qui parle d’un Dieu qui triomphe du chaos et crée l’ordre selon les lois de la raison, aussi bien que le baroque de Noto et Passau qui tente de libérer Dieu du carcan d’un monde réduit à ce que la raison et les sens peuvent en saisir.

J.C. - Quelle cathédrale a votre préférence ?

 

P. de P.- Je vous répondrais, en paraphrasant sainte Thérèse de Lisieux : je les choisis toutes ! Car chacune a sa physionomie propre, qui fait corps avec la terre et les hommes qui l’ont engendrée. Chacune donne à voir une facette du visage de Dieu tel que l’amour et le génie humain l’ont reflété. Et chacune vibre de la présence de ceux qui y ont prié. Les cathédrales ne sont pas que des constructions de pierres : elles sont des organismes vivants, constitués de tous ceux qui se modèlent sur elles pour rejoindre la cité éternelle. Raison pour laquelle on ne les visite pas : on les rencontre. En elles, on rencontre le Christ et tous ceux qui communient en lui, aujourd’hui comme hier.

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