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Alexandre Soljenitsyne : aux racines du mal

Après sa sortie de camp en 1953, Alexandre Soljenitsyne a raconté une anecdote : le commandement régional de la sûreté le convoque pour lui demander de signer un papier. Son objet ? Une condamnation à l’exil éternel. Non pas l’exil à vie : l’exil éternel. La bouffonnerie d’un tel propos prêterait à rire, si elle ne dénotait la prétention d’un système ayant causé la mort de millions d’hommes - 100 millions au bas mot. Et pourtant ! « L'enfer est du néant qui a la prétention et donne l'illusion d'être », écrivait Simone Weil. N’est-ce pas pour démasquer cette illusion qu’Alexandre Soljenitsyne a été laissé en vie ? Il s’y appliquera d’autant mieux qu’il en a été la dupe avant d’en devenir la victime.

Né le 11 décembre 1918, au lendemain de la révolution bolchevique, à Kislovodsk‎, une petite ville du Caucase, il commence par adhérer avec enthousiasme aux Jeunesses communistes. A Rostov-sur-le-Don, il fait des études de mathématiques et de physique. Engagé comme simple soldat en 1941, puis décoré de l’étoile rouge pour sa bravoure au combat, tout semble sourire à ce jeune marxiste romantique, ainsi qu’il se qualifiait lui-même. Jusqu’au jour où une opinion librement exprimée fait basculer sa vie. Le 9 février 1945, il est arrêté pour avoir critiqué Staline alias « le Caïd » dans une lettre à un ami d’enfance.

Condamné à huit ans de camp de travail et de redressement, il est interné et transféré dans une prison pour savants de Moscou, puis expédié dans camp spécial au Kazakhstan. Le « redressement » qui s’y opère n’est toutefois pas celui escompté par les autorités. Une exposition organisée pour le centenaire de sa naissance à la mairie du Ve arrondissement de Paris montre le numéro 262 qu’il portait sur le dos, le cœur et le front. Juste à côté, le chapelet de bouchons de liège avec lequel il mémorisait ses vers. Enfanté dans la souffrance, l’écrivain qu’il avait toujours rêvé d’être est né, et rien ne pourra plus le détourner de sa mission.

Sa mission ? « Le simple acte de courage d'un homme simple est de refuser le mensonge. Que le monde s'y adonne, qu'il en fasse même sa loi - mais sans moi. Les écrivains et les artistes peuvent faire davantage. Ils peuvent vaincre le mensonge. Dans le combat contre le mensonge, l’art a toujours gagné, et il gagnera toujours. »


Dante au pays des Soviets

De fait, c’est le jour de la mort de Staline, le 5 mars 1953, que Soljenitsyne fait ses premiers pas d’homme libre. Exilé au sud-ouest du lac Balkhach, à la lisière du désert, il travaille à un roman-fleuve, « Le Premier cercle », dont le titre dit bien l’ambition dantesque. « En lui, invincible, s’était enracinée la décision de savoir et de comprendre ! De mettre au grand jour ! De rafraîchir les mémoires !... Quatre clous dans leur mensonge, aux paumes et aux genoux, pour qu’il reste à pendre là et à puer tant que le soleil ne s’éteindra pas. »

Mais c’est d’abord
Une journée d’Ivan Denissovitch qui le rend célèbre en URSS. Paru en 1962 à la faveur du dégel khrouchtchévien, ce récit dépouillé de la journée d’un détenu dans un camp de Sibérie offre une libération inédite de la parole. Mieux : il montre comment un modeste paysan devenu maçon parvient à transcender sa condition et à s’élever au-dessus du malheur. Car c’est une règle majeure que pose l’écrivain - sa morale, sa marque, sa foi : le premier pas de la descente aux enfers offre à chacun, surtout s’il a été durement éprouvé, aux limites de la mort, la chance du premier pas d’une remontée au paradis.

En butte aux tracasseries du KGB après la reprise en main idéologique qui suit la mort de Krouchtchev, Soljenitsyne doit travailler dans la clandestinité. En dépit du début de sa notoriété internationale et de la protection que lui octroie le violoncelliste Mtislav Rostropovitch, il survit difficilement. Il n’empêche ! En tant que survivant des camps, il tient à porter haut et fort la voix d’un peuple de ténèbres, à témoigner pour ceux qui n’ont pas eu la parole, soit qu’ils soient morts, soit qu’ils ne puissent rien dire, soit qu’ils soient brisés et silencieux. Il fait le pari qu’à l’enfer le verbe est une réponse, et la seule qui vaille : car rien ne peut prévaloir contre la vérité. « Infiniment rudes sont tous ces commencements, quand on n’a que le verbe pour mettre en branle le bloc inerte de la matière. Mais il n’est pas d’autre chemin quand toute cette matière n’est déjà plus la vôtre, n’est déjà plus la nôtre. Et malgré tout, un seul cri suffit parfois à déclencher l’avalanche dans les montagnes. »

Empêché de publier dans son pays, il riposte en envoyant
Le Premier cercle et Le pavillon des cancéreux à l’étranger. Son entreprise est saluée de René Char à François Mauriac, qui se bat pour que Soljenitsyne obtienne le Prix Nobel, ce qui est chose faite en 1970. Puis en 1973, c’est la déflagration de L’Archipel du Goulag. Publié par Nikita Struve en France, la déflagration est mondiale. Déchu de sa nationalité et sommé de s’exiler, Soljenitsyne se réfugie aux Etats-Unis. Mais si les tenants du libéralisme croient tenir en lui un propagandiste zélé, c’est sans compter sur son irréductibilité.

Jérémie chez les yankees

« L’échine courbée, presque brisée, j’ai pu tirer de mes années de prison la connaissance suivante : comment l’homme devient bon ou méchant. Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les états ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité… Dès lors, j’ai compris les vérités de toutes les religions du monde : elles luttent contre le mal dans l’homme - en chaque homme. Il est impossible de chasser tout à fait le mal hors du monde, mais en chaque homme, on peut le réduire. Dès lors, j’ai compris le mensonge de toutes les révolutions de l’histoire : elles se bornent à supprimer les agents du mal qui leur sont contemporains - et de plus, dans leur hâte, sans discernement, les agents du bien -, mais le mal lui-même leur revient en héritage, encore amplifié. »

Retiré dans sa datcha du Vermont, ce moderne Jérémie y recréé une petite Russie. Lorsqu’il en sort, à l’invitation des étudiants de Harvard, c’est pour critiquer une civilisation qui a fait de l’enrichissement matériel son unique horizon. « Si l’homme n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés. »

Après avoir déplu aux autorités soviétiques, Soljenitsyne commence à devenir un fardeau pour les politiciens américains. Partisan, comme Jean-Paul II, d’une troisième voie où le primat du spirituel serait rétabli, il doit essuyer de nouvelles campagnes de diffamation. On fait de lui un prophète du passé. On moque son refus de prendre la nationalité américaine. On brocarde sa prédiction de l’effondrement du communisme. Mais voilà que l’improbable se produit : le rideau de fer tombe. Sa prophétie s’accomplit. Soljenitsyne revient dans la mère Patrie. Sans doute pour la dernière fois du XXe siècle, un écrivain est fêté comme un Messie.


La beauté sauvera le monde

Il est de bon ton, aujourd’hui, d’insister sur la proximité entre Soljenitsyne et Poutine. En réalité, la relation entre l’ancien zek et l’ancien agent du KGB est complexe. Poutine ne peut que reconnaître en Soljenitsyne l’homme qui a le plus fait pour faire tomber le régime soviétique, quand Soljenitsyne refuse se laisser instrumentaliser.

Pour lui, l’essentiel n’est pas politique, mais d’un autre ordre : conformément au propos du Prince Mychkine dans
L’Idiot de Dostoïevski, il estime que la beauté sauvera le monde. La beauté ? Oui, mais quelle beauté ? Nul esthétisme et nulle naïveté chez cet homme qui a traversé les camps, connu l’exil et subi les attaques des communistes et des libéraux. La beauté comme splendeur de la vérité. En témoigne, entre autres, son recueil de miniatures, contes et nouvelles réédité par Robert Laffont sous le titre Zacharie l’escarcelle. « Mais alors, toutes nos vies sacrifiées, toutes nos vies boiteuses, et toutes ces explosions de nos désaccords, les gémissements des fusillés et les larmes des épouses, - est-ce que tout cela sera oublié ? est-ce que tout cela aussi donnera la même beauté éternelle et achevée ? »

Une renaissance est toujours possible, même aux heures les plus noires. « Tant qu’on peut encore respirer, après la pluie, sous un pommier, on peut encore vivre ! » Il suffit que, dans le dénuement le plus complet, un homme ait une pensée aimante, énonce une parole de vérité, pose un acte de courage pour qu’un ordre se recrée. « Nous… nous avions oublié d’avoir peur de la foudre, du tonnerre et de la pluie, comme la goutte d’eau dans la mer ne craint point la tempête. Nous étions devenus une parcelle insignifiante de ce monde. De ce monde qui pour la première fois se créait aujourd’hui – sous nos yeux … »


- Alexandre Soljenitsyne,
Révolution et mensonge, Fayard
- Alexandre Soljenitsyne,
Le premier cercle, coll. Pavillons poche, Robert Laffont
- Alexandre Soljenitsyne,
Zacharie l’escarcelle et autres récits, coll. Pavillons poche, Robert Laffont
- Alexandre Soljenitsyne,
Un écrivain en lutte avec son siècle, dir. Georges Nivat, Éditions des Syrtes

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